Mossi Traoré, la mode aussi : rencontre avec le créateur français au Mucem

Après le succès de l’exposition Fashion Folklore présentée en 2023, le Mucem consacre une exposition à Mossi Traoré, créateur atypique de la scène française pour qui la couture est à la fois terrain d’expérimentation, outil de transmission et langage collectif. Silhouettes sculpturales, vidéos, textiles en interaction avec les collections du musée jalonnent un parcours en partie immersif pensé en étroite collaboration avec le styliste, où la mode dialogue autant avec les cultures populaires qu’avec les arts urbains et les savoir-faire traditionnels.

Mucem : Danse, art contemporain, cinéma… L’exposition met en scène la richesse de votre travail.

Mossi Traoré : Mon univers est en effet multiple, et composé de celles et ceux qui m’animent et m’entourent. Mon travail se fonde sur des connexions parfois peu probables, entre modernité et tradition, sur une détermination à toujours aller au bout de mes idées. Quand on m’a proposé de monter l’exposition, j’ai souhaité inviter d’autres artistes comme Lee Bul, Lee Bae, Hassan Massoudy, Ibrahim Ballo ou Simone Pheulpin.

Outre l’art, j’aime mettre en scène « les invisibles » dans une volonté d’éveil populaire, pour donner à voir celles et ceux qui œuvrent en silence et qu’on ne voit pas assez, comme les soignants pendant le Covid ou les éboueurs de la ville de Paris. J’ai choisi de le raconter autrement dans cette exposition, en montant une nouvelle version de « Ça charbonne », initialement présentée en 2021 et mettant cette fois en scène le travail des danseuses et danseurs coréens de l’Opéra de Paris. Chaque jour, ils répètent les mêmes gestes avec obstination, rigueur et acharnement, jusqu’à atteindre l’excellence. C’est aussi une métaphore du monde de la couture ou du football, fait de gestes infiniment techniques, souvent imperceptibles pour le grand public.

L’exposition raconte également une multitude d’autres choses qui me nourrissent, comme le cinéma Bollywood et ses actrices, l’influence de grands couturiers – de Yohji Yamamoto à Madame Grès – ou encore le quartier dans lequel j’ai grandi. La mode m’a amené à cette richesse et à cette diversité. Et tout ça résume qui je suis !

M. : C’est la première fois qu’un musée vous consacre une rétrospective. Quel lien entretenez-vous avec le Mucem et avec Marseille ?

M.T. : Ma rencontre avec le Mucem s’est faite en même temps qu’avec Marseille. Jusqu’ici, je ne connaissais de la ville qu’une passion nourrie depuis l’enfance pour l’Olympique de Marseille. C’est en travaillant sur l’exposition de la Galerie du 19M Marseille, au fort Saint-Jean en 2024, que j’ai véritablement découvert la ville et le Mucem. Ville-monde, Marseille incarne des valeurs d’accueil et de métissage culturel qui me sont chères, et porte en elle une énergie populaire et une ferveur incroyables !

Le Mucem souhaitait collaborer avec une personne capable d’apporter un regard inédit sur la mode et sur le musée, en attirant un public qui n’a pas l’habitude de franchir les portes de la culture. J’ai toujours voulu créer des passerelles, et cette démarche m’a énormément plu. Avec le Mucem, nous défendons la démocratisation culturelle, convaincus que l’art doit aller vers celles et ceux qui n’y ont pas accès.

J’ai souvent amené la culture hors des institutions, en organisant des défilés et des expositions dans les quartiers, que j’utilisais alors comme musées à ciel ouvert, à la fois lumineux et sombres. Cette fois, j’invite tous les publics à découvrir mon travail dans l’enceinte du musée.

Grâce à la mode, j’ai découvert le monde de la culture, dans lequel je me suis rapidement senti à l’aise et je souhaite que les jeunes ne craignent pas de découvrir ce monde à leur tour.

M. : Vous avez effectué des recherches dans les réserves du Mucem. Certains objets vous ont particulièrement marqué ?

M.T. : De ma première visite dans les réserves, je retiens un doux parfum d’enfance. L’endroit était plaisant, des souvenirs m’animaient, comme la découverte d’un album Panini du manga culte japonais Olive et Tom qui a bercé mon enfance, ou les morceaux de manèges évoquant les fêtes foraines de ma jeunesse.

Quant au ballon commémoratif de la victoire de l’Olympique de Marseille en 1993, symbole de mémoire collective, de ferveur et de rêve, il devait impérativement figurer dans l’exposition ! En tant qu’ancien joueur de foot et fan inconditionnel de l’OM, ce ballon révèle à mes yeux la manière dont la culture populaire peut s’élever au rang de patrimoine.

J’ai également découvert des objets évoquant mon travail, comme les couronnes mortuaires rappelant le défilé organisé au cimetière du Père Lachaise en 2012. De nombreux objets en lien avec la couture sont présents dans l’exposition (fers à repasser, machines à coudre, moules à plisser…). La « rencontre » avec certains vêtements présentant des détails de couture très travaillés m’a donné envie de les réinterpréter, en respectant toujours leur âme, leur héritage et leur mémoire.

Deux éléments de costumes bretons et croates, présentés en pendant de la reconstitution de mon atelier, m’ont d’ailleurs inspiré deux pièces des collections MOSSI 2025 et 2026. Tous ces objets m’évoquaient un sentiment d’intimité et d’affection, qui m’ont donné l’envie – et le besoin – d’y revenir et d’y travailler avec mes équipes pour me nourrir et continuer d’explorer les trésors des collections !

M. : L’exposition présente plusieurs pans très immersifs. Il était important que le visiteur soit actif ?

M.T. : Le parcours de l’exposition déroule des thèmes qui me sont chers, dont on peut retrouver un écho dans les collections du Mucem. Et quoi de mieux que de proposer aux visiteurs de découvrir « l’invisible » — une partie des réserves du Mucem et mon atelier — en leur offrant une plongée dans les coulisses à travers des reconstitutions fidèles !

L’exposition vise donc à impliquer activement les visiteurs, les transformant en acteurs de leur parcours. Outre ces reconstitutions, elle invitera parfois à la contemplation et au rêve en proposant des espaces où s’asseoir pour voir, écouter, éprouver, toucher et ressentir. D’autres fois, elle prendra la forme d’une déambulation libre au milieu d’œuvres spectaculaires — au sens littéral d’« offrir un spectacle » — afin de faire naître une expérience sensible.

Tout cela traduit les notions de partage et de mouvement que le Mucem et moi défendons.

M. : Vous avez également créé des œuvres spécialement pour l’exposition. Pouvez-vous nous les présenter ?

M.T. : J’ai souhaité concevoir, avec mon équipe, trois œuvres inédites. La série photographique est née de mon désir de travailler avec l’actrice franco-indienne Kalki Koechlin, dont le double héritage culturel incarne naturellement le dialogue franco-indien qui imprègne mon travail. Photographié au musée du Louvre, ce projet rend hommage aux savoir-faire textiles et aux mains invisibles des ateliers de couture.

Inspirée de la notion de « Trésor humain vivant » définie par l’UNESCO, cette création raconte, sublime et met en lumière les gestes de couture, tout en rendant hommage aux couturières et couturiers.

J’ai également souhaité revisiter « Ça charbonne », une exposition née en 2021 dans le contexte de la crise du Covid-19, qui rendait visibles celles et ceux ayant continué à travailler malgré la pandémie. Le projet se réinvente aujourd’hui pour le Mucem, en collaboration avec des danseuses et danseurs de l’Opéra de Paris. La danse classique s’invite au cœur de la cité des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne, pour faire dialoguer des univers, des gestes et des corps habituellement éloignés.

Enfin, mon univers et mes éléments graphiques ont inspiré les créations textiles réalisées par l’atelier Fil Rouge, devenues l’emblème d’un projet mené au stade Vélodrome avec Vanessa Le Moigne, une personnalité que j’admire et dont les valeurs font écho à mon travail, apportant une authenticité et une résonance particulières à l’exposition.

Ce projet incarne pleinement le lien entre création contemporaine, culture populaire et patrimoine.

Mossi Traoré © Foust Visual Studios

Mossi Traoré, la mode aussi, au Mucem à Marseille jusqu'au 11 novembre 2026.

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