Depuis 40 ans, Kim Gordon s’est imposée comme une figure majeure de la scène artistique et culturelle contemporaine. Figure culte du rock alternatif avec Sonic Youth, artiste visuelle, autrice, actrice, réalisatrice ou encore cofondatrice de la marque X-Girl, l’Américaine n’a cessé de naviguer entre musique, art contemporain et culture populaire en refusant toute hiérarchie entre les disciplines. Cet été, à la Collection Lambert, elle investit la totalité des salles du sous-sol de l’Hôtel de Montfaucon pour y déployer une large sélection d’œuvres de ces 10 dernières années dont certaines inédites. Agencé sous la forme d’une installation totale, l’ensemble de peintures, aquarelles, sculptures et vidéos, raconte la place des êtres dans un monde gouverné par le fétichisme technologique et la glorification de l’objet-marchandise, où le politique et l’intime s’imbriquent irrémédiablement, où le corps performatif s’invite comme la forme puissante d’un sursaut possible. Rencontre avec une créatrice dont le regard acéré continue, plus que jamais, de saisir les tensions de son époque.
Stéphane Ibars : Après avoir étudié l’art en Californie, où tu es née, tu as déménagé à New York, où tu as commencé ta vie d’artiste. Comment percevais-tu la scène artistique à cette époque ? Comment te positionnais-tu ?
Kim Gordon : J’étais fascinée par l’histoire de l’art à New York. Surtout celle des années 60 et 70. Après avoir été d’abord obsédée par Andy Warhol et la Factory, puis par les premiers artistes conceptuels comme Dan Graham, Lawrence Weiner et Vito Acconci, je me suis intéressée à Fluxus ainsi qu’aux activités de la Judson Church autour de Yvonne Rainer et Simone Forti — films et diverses collaborations.
S.I. : Qui connaissais-tu quand tu es arrivée à New York?
K.G. : Quand je me suis installée, je ne connaissais que quelques personnes : Dan Graham et Lawrence Weiner. Dan m’a fait découvrir la scène musicale underground du centre-ville, notamment les groupes No Wave. J’ai trouvé un emploi à temps partiel comme réceptionniste dans la galerie privée d’Annina Nosei. J’y ai rencontré plusieurs artistes, comme Richard Prince, et nous sommes devenus amis. Dan m’a encouragée à écrire : le premier texte que j’ai rédigé était pour le « Real Life Magazine » de Tomas Lawsen. J’ai aussi lancé un projet appelé « Design Office », avec l’idée de faire des interventions dans les appartements des gens, puisque je n’avais pas de galerie. C’était un peu comme être une décoratrice d’intérieur psychologique, avec une esthétique low-fi.
S.I. : Aujourd’hui, tu es connue à travers de nombreuses facettes : en tant que membre fondatrice de Sonic Youth, puis de Free Kitten et Body/Head, comme critique d’art, artiste visuelle, autrice, fondatrice de la marque de vêtements X-Girl, et comme actrice travaillant notamment avec Gus Van Sant, Claire Denis, Todd Haynes et Kristen Stewart. Abordes-tu chacun de ces médiums avec le même état d’esprit ? Ont-ils la même importance pour toi ?
K.G. : Je me considère avant tout comme une artiste visuelle, qui fait aussi de la musique ou écrit. Les autres activités sont arrivées un peu par hasard ; même si elles étaient plaisantes, je m’y investis moins. J’aime jouer, je trouve ça intéressant et intuitif, mais je ne me considérerais jamais comme une actrice.
S.I. : J’ai toujours été très intéressé—et même influencé—par la manière dont ton travail navigue entre culture populaire et culture savante, dans une forme de porosité. Cela t'est venu instinctivement ? Est-ce une sorte de positionnement qui précède la création de tes œuvres, ou un peu des deux ?
K.G. : J’aime observer d’une manière sociologique, donc tout peut potentiellement devenir un sujet.
S.I. : Le corps semble jouer un rôle central dans ton travail, qu’il soit représenté ou actif. Il est au cœur de presque toutes tes pièces, notamment à travers des réflexions sur les liens entre l’intime et le politique, sur les relations corps–machine, ou plus largement sur les rapports de pouvoir et de domination. Te reconnais-tu dans l’affirmation visible dans l’un des célèbres photomontages de Barbara Kruger : « Your Body is a Battleground » (« Votre corps est un champ de bataille ») ?
K.G. : Je m’intéresse aux traces du corps, donc non, je ne me reconnais pas vraiment dans sa déclaration, parce que je ne crois pas aux absolus. J’aime les paroles de Pat Benatar. « Love is a Battlefield » (“L'amour est un champ de bataille”)
Kim Gordon, Stories for a body, Collection Lambert à Avignon jusqu'au 20 septembre 2026.
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