Plein Sud : Les foires sont perçues avant tout comme des lieux qui accompagnent le marché, mais Art-o-rama, tout en étant une foire internationale, semble plutôt refléter un écosystème qui a participé à construire une identité artistique propre à Marseille et à la région Méditerranée. As-tu le sentiment qu'Art-o-rama se démarque des autres foires, et qu’est ce qui fait d’après toi cette singularité ?
Jérôme Pantalacci : En étant à Marseille, pour pouvoir faire venir rapidement les galeries qui nous ont intéressé, on s'est tout de suite focalisé sur des jeunes galeries, et c'est encore finalement une grosse part de nos exposants et de notre identité : Art-o-rama se concentre beaucoup sur la jeune création, sur les jeunes artistes et sur les œuvres vraiment récentes. Tout de suite, on s'est focalisé sur de nouvelles productions en précisant aux galeries qu'on était très sensible à la production, en leur demandant de venir avec un projet curatorial. Chaque année et cette année encore, on a aussi des œuvres qui vont être présentées pour la première fois qui ont été produites cet été ou très récemment. Je pense que ça, c'est une part de l’identité de la foire. Tu ne viens pas à Art-o-rama pour voir des Warhol ou les Basquiat mais plutôt pour découvrir de jeunes artistes et peut-être de futurs grands noms.
P.S. : Art-o-rama a contribué à raconter un territoire artistique local et à s'en faire le reflet, tout en restant ouvert à l'international… comment s’est passée cette articulation entre les deux ?
J.P. : Notre ambition a toujours été que Marseille se positionne aussi sur cette carte internationale et elle l’est de fait : l'art contemporain ne se conçoit que de façon internationale et globale. Le terreau d’artistes à Marseille est intéressant, mais il l’est d’autant plus que tous ces jeunes artistes sont aussi connectés à d'autres territoires, avec d'autres villes, en plus d’être sur des réseaux internationaux… Marseille 2013 a été le tournant, avec la réhabilitation de la Friche et la création d’institutions comme le FRAC Sud ou, bien sûr, du Mucem, avec ce geste architectural quand même très impactant… tout cela a permis de donner une autre image de la ville et tout le monde en a bénéficié. Aujourd’hui, le Mucem est presque plus connu que Notre-Dame-de-la-Garde, c'est devenu un lieu emblématique de la ville.
P.S. : Vous avez commencé avec très peu d'exposants… S’agissait-il de galeries locales, marseillaises ou de la région uniquement ?
J.P. : La première année, on avait cinq galeries seulement, et aucune n’était marseillaise ! Il faut dire qu’il y a 20 ans, il y avait peu de propositions en termes de galeries avec une vision internationale basée à Marseille. L'idée, donc, c'était plutôt de faire venir des gens de l'extérieur à Marseille et non pas de faire quelque chose en vase-clos. Les galeries, au départ, étaient plutôt des galeries françaises et européennes, mais, petit à petit, chaque année, on a élargi notre territoire. Cette année, on a des galeries qui viennent de Lima, au Pérou, à Sydney par exemple. On a aussi des galeries japonaises et, depuis quelques années, quelques galeries américaines. Mais le monde de l'art contemporain étant un secteur extrêmement international, je ne pense pas qu'il y ait une vraie distinction, surtout maintenant, entre la façon de produire des jeunes artistes qui soient à Lima ou à Sydney. C'est une communauté globale.
P.S. : Comment s’exerce ce dialogue entre la scène locale Marseillaise et la scène internationale ?
J.P. : On a toujours collaboré avec le tissu local. L'idée a toujours été de permettre à une scène locale ou régionale de se connecter avec des galeries nationales et internationales. Même si au début, comme je te le disais, on n'avait peu de galeries dans la ville, on a tout de suite planifié des circuits, des parcours, pour aller voir les expositions et les lieux qui existaient déjà dans la ville. Autre chose de très spécifique à la foire, dès la première année, ça a été d’inviter des artistes locaux et de les accompagner sur de la production. Au départ, on a invité des artistes qu'on connaissait, qui vivaient dans la région, puis on a mis en place un appel à candidature, en se concentrant finalement sur des artistes qui avaient été formés dans la région et qui ont été diplômés depuis cinq ans maximum. Le Prix Région sud, qui s'appelait différemment au départ, a toujours été une invitation à des artistes.
P.S. : Depuis 2012, vous avez défini des critères de sélection de jeunes artistes liés aux écoles d’art implantées dans la région. Pouvez-vous nous dire comment ces critères se sont établis ?
J.P. : Il y a plein de façons d’être lié à un territoire. Les artistes, même lorsqu’ils sont reliés à une ville comme Marseille ou à sa région, sont mobiles par définition. Aussi, on s'est dit que finalement, le lien le plus fort qu'ils pouvaient avoir avec le territoire, c'était d'avoir été formé ici. On s'est appuyé là-dessus, d’autant qu’il y a quand même un tissu de formation assez fort dans la région PACA : en incluant Monaco, la région compte sept écoles d'art, dont deux qui sont des écoles nationales : l’école nationale de la photographie à Arles (l'ENSP) et la Villa Arson à Nice.
P.S. : Depuis quelques années aussi, vous accueillez le Prix de l'école des Beaux-Arts de Marseille, avec une exposition au cinquième étage de La Friche…
J.P. : Oui, il s’agit d’une collaboration plus spécifique, avec les Beaux-Arts de Marseille, qui en plus de l’exposition des diplômé·es au cinquième étage de la Friche, décernent le Prix François Bret qui récompense un·e diplômé·e de l'année en cours, en art et en design. Le prix est annoncé le jour de l’ouverture et l’artiste et le·la designer montrent leur travail sur un stand de l’École au sein Art-o-rama.
P.S. : L’an dernier, Art-o-rama a rendu hommage au fondateur de la galerie marseillaise Roger Pailhas, décédé en 2005, et pour lequel tu as travaillé. Il fut le fondateur de la foire d'art contemporain "Art Dealers", en 1996, qui a eu une envergure internationale et qui fait de Marseille une plateforme incontournable d'expositions et d'échanges internationaux. Tu as souvent dit qu’Art-o-rama s’était construite sur cet héritage.
J.P. : A la création d’Art-o-rama, on était deux : moi et Gaïd Beaulieu. On s’est rencontré et on a travaillé tous les deux chez Roger Pailhas, dont on a accompagné la fermeture de la galerie en 2025 après sa mort. Roger Pailhas était un découvreur d’artistes mais aussi un découvreur de galeristes. En 2006, on a décidé de prolonger le format qu’il avait initié avec Art Dealers, où il invitait 8 galeries internationales à exposer dans sa galerie de 1000 m2 située sur le Vieux-Port de Marseille. Avec Gaïd Beaulieu, on a travaillé sur les cinq premières éditions de la foire, jusqu'à l'édition 2011.
P.S. : Vous allez fêter vos 20 ans l'année prochaine. En regardant le paysage artistique méditerranéen d'aujourd'hui, qu'est-ce qui te semble avoir le plus profondément changé depuis les premières éditions ?
J.P. : Marseille et sa région attire une nouvelle génération de collectionneurs, de fondations et d'acteurs internationaux, mais aussi de nombreux artistes. Beaucoup de gens viennent aussi pour découvrir ce terreau-là. La ville a changé de statut sur la carte européenne de l'art contemporain, depuis Marseille 2013. En 20 ans, le paysage des foires s'est largement intensifié. Cela dit, il est intéressant de noter qu’il y a 20 ans, quand on a commencé Art-o-rama, le paysage était déjà assez dense et riche. Dans un marché très concurrentiel, on a vu de nombreux événements se créer puis disparaître, car tout ne se maintient pas tout le temps. Mais cette concurrence n’existe pas seulement pour les foires, elle existe aussi entre les galeries ou même entre les artistes.
P.S. : Comment se déroulaient les premières éditions de la foire ?
J.P. : Il y avait 5 galeries au départ. On savait avec Gaïd qu'il y avait un intérêt et qu'on pourrait trouver des soutiens au niveau des collectivités qui seraient intéressées pour qu’un événement perdure. Faire venir des acteurs de l'extérieur, c'est quand même dynamisant pour le territoire. On l’avait expérimenté sur les éditions d'Art Dealers. Avec la galerie Pailhas, nous avons aussi participé à d'autres foires internationales, la FIAC, Art Basel, Armory Show, Arco… On avait donc cette expérience d'exposants et un réseau. Dès octobre 2006, on a approché des galeries qui étaient exposées dans la section jeune de la FIAC, et c’est parti comme ça, sur des invitations. Au départ, les galeries n’avaient pas de frais de participation. Avoir une exigence sur les projets nous a permis de faire une vraie sélection. Nous avons grandi petit à petit en affinant les choses, mais la trame était déjà là. C’est pour cela qu’un soutien des collectivités territoriales et du mécénat d’entreprises était important, pour ne pas faire peser tout le poids économique sur les galeries. En allégeant cette pression, nous pouvions avoir une exigence artistique. Il était donc évident que le statut de la structure de production devait être associatif. Nous avons trouvé ainsi à la Friche un écosystème porteur et dynamique, entouré d’autres associations actives dans le champ de l’art contemporain. Nous avons créé FRÆME en 2016, né de la fusion de notre structure qui portait le projet Art-o-rama, avec Sextant et Plus, qui développait des projets d'expositions, de médiations, de productions d’œuvres et de résidences d’artistes. FRÆME, poursuit l’ensemble de ces activités.
P.S. : Cela a-t-il été difficile de convaincre les galeries et les collectionneurs, au départ ?
J.P. : Convaincre les professionnels et les artistes étrangers a toujours été assez facile finalement. Il y a toujours une curiosité pour Marseille quand on vient de l’extérieur. Mais cela a été plus compliqué de convaincre les Français. Marseille est une ville qui a été vraiment détestée. Il y a encore des gens qui ne comprennent pas ou qui n’aiment pas la ville, mais il me semble qu’il y a de plus en plus de gens qui apprécient y venir.
P.S. : Ces quinze dernières années, on a vu beaucoup de choses se mettre en place à Marseille et sa région. Dans ce contexte de plus en plus foisonnant, qu'est-ce que le public attend aujourd'hui d'une foire telle qu'Art-o-rama ?
J.P. : Le Sud attire beaucoup et les collectionneurs se sont étoffés en dix ou quinze ans… Château La Coste, Peyrassol, Carmignac, Luma, la fondation van Gogh, Lee Ufan, et maintenant le fonds Bustamante à Arles… et on voit encore de nouveaux espaces se développer, comme l'Hôtel de Viguier avec une exposition avec POUSH, à Arles, ou encore la Galerie Grimm, qui a un espace à Amsterdam, à Londres et à New York, et qui a inauguré cet été une résidence artistique vers Avignon pensée comme un lieu de vie et de création. Nous pensons que le public aime avant tout venir à la foire pour découvrir et rencontrer de jeunes galeries et de nouveaux artistes. On a de nombreuses galeries pour qui c'est leur première foire, ou des galeries étrangères pour qui c'est leur première foire en Europe. Mais ce même public vient aussi pour voir d'autres événements satellites, d'autres expositions, des ateliers d’artistes ou des artists run space, en dehors de la foire. Sans compter les circuits que l’on organise en dehors des temps d'ouverture de la foire, pour que les exposants puissent y participer. Ce sont des temps de rencontres différents, qui ne font pas concurrence à la foire…
P.S. : Art-o-rama, c’est effectivement aussi un moment de sociabilité, l’un des premiers événements où l’on se retrouve après la pause estivale, sur un air de vacances, à Marseille…
J.P. : Oui, je pense que les gens apprécient de se retrouver, de voir des propositions de qualité dans une atmosphère assez décontractée. D'autant qu'il y a La Friche, avec son grand resto, ses espaces de circulation, ses espaces d’expositions, ses lieux de détente et d'ombre... Le vendredi soir et le samedi soir, il y a aussi la fête sur le toit terrasse, avec des DJs…
P.S. : Combien de temps dure la foire ?
J.P. : Elle dure trois jours, du 28 au 31 août, et elle est suivie de 7 jours de parcours privés, qui couvrent la région au maximum.
P.S. : Vous défendez depuis longtemps une approche très curatoriale des stands. Le salon, comme la plupart des salons, offre de plus en plus d’espaces de conversations, de performances, d'éditions, de sections qui présentent le travail des artistes presque à la manière d’une visite d’atelier. Parlez-nous de cette section Showroom, dédiée à des jeunes artistes qui, souvent, ne sont pas représentés encore par les galeries…
J.P. : Dès la troisième édition de la foire, donc dès 2009, nous avons décidé de créer une petite section où on demande aux galeristes de sélectionner l'artiste qui sera invité l'année suivante. Le ou la lauréate est invité l'année suivante avec une bourse de production, un espace plus important sur la foire et un catalogue. On appelle cette section "showroom" justement parce que l'idée, c'est vraiment de créer une connexion entre les galeries professionnelles et les jeunes artistes sur le territoire et de présenter des artistes comme dans un showroom, avec une présentation de leur pratique et de leur travail, même si les artistes aiment bien quand même l'investir avec un projet un peu spécifique. Comme on n’a pas le temps d’emmener les galeristes dans les ateliers, on déplace, en quelque sorte, l'atelier dans l'espace du salon, afin de permettre la rencontre entre les galeries qui viennent d'ailleurs et les artistes qui vivent ici, sur le territoire.
P.S. : Au cœur de ce contexte assez concurrentiel, tu disais aussi que de nombreuses collaborations se sont mises en place au fil des ans. De quelle manière cela se traduit-il ?
J.P. : En effet, beaucoup de collaborations existent entre galeries qui se sont rencontrées en participant à Art-o-rama. Les galeries sont là pour vendre mais elles sont là aussi pour rencontrer d'autres collègues et pour tisser des relations. La galerie Spiaggia Libera, qui est maintenant installée à Marseille, fait par exemple une collaboration avec Punta qui est à Sofia en Bulgarie… Cette année, la galerie DS, basée à Paris, fait un projet en commun avec la galerie xxijra hii (prononcer : SIGRAHI), qui est à Londres. Sa fondatrice a volontairement choisi un nom difficile à prononcer dans toutes les langues, en spécifiant qu’on peut le prononcer comme on le souhaite. Il y a aussi la Galerie Sophie Tappeiner (située à Vienne, en Autriche) qui collabore régulièrement avec la galerie Triangolo (basée à Crémone, en Italie) pour des projets conjoints et des foires d'art contemporain, ou bien encore la galerie Season 4, Episode 6, de Londres, qui fait une collaboration avec la galerie LAILA, basée à Sydney. Tout cela montre les connexions qui existent sur différents territoires…
→ Art-o-rama, du 28 au 30 août 2026 à la Friche la Belle de Mai, Marseille
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