Une intime étrangeté : les corps machines de Geumhyung Jeong

À travers les installations, vidéos et performances de l’artiste coréenne Geumhyung Jeong, les machines cessent d'être de simples outils pour devenir nos partenaires les plus proches. Dans une exposition cet été à la Collection Lambert, cette dernière se confie sur la manière dont elle manipule, répare, assemble et active des objets mécaniques avec une précision chorégraphique qui s’apparente à une forme de danse sensible entre robots et humains.

Cet été, la Collection Lambert invite trois artistes majeures à déployer chacune leur univers dans une exposition immersive intitulée Le murmure des libres : l’Indienne Shilpa Gupta, la Palestinienne Jumana Manna, et l’artiste coréenne Geumhyung Jeong. Dans un entretien avec Stéphane Ibars, le directeur artistique de l’institution et co-comissaire de l’exposition, cette dernière revient sur son installation à l’étage de l’un des deux hôtels particuliers de la Collection Lambert, qui brouille les frontières entre corps vivant et robots artificiels, et sur son travail poétique et troublant, qui dessine le portrait sensible d'un présent où humains et technologies apprennent à cohabiter…

Vue d'exposition, Le murmure des libres, Geumhyung Jeong, Collection Lambert © Jean-Christophe Lett
Vue d'exposition, Le murmure des libres, Geumhyung Jeong, Collection Lambert © Jean-Christophe Lett

Stéphane Ibars : Pour cette exposition à la Collection Lambert, vous avez reconfiguré votre œuvre « Under Construction » afin qu’elle réponde spécifiquement à l’architecture du lieu. L’œuvre se déploie à la fois comme une installation et comme une performance, oscillant entre différents états plutôt que de se fixer dans une forme définitive. Comment abordez-vous cette reconfiguration permanente de votre travail à travers différents médiums – sculpture, installation, vidéo, performance ?

Geumhyung Jeong : Parfois, je me dis que si une sculpture est suffisamment forte, elle n’a pas besoin d’informations supplémentaires, comme une vidéo présentée à côté d’elle. Mais j’accepte aussi que mes robots soient conçus avec l’idée de mouvements possibles et de performance intégrés en eux ; dès lors, il devient plus intéressant de voir une vidéo performative accompagner la sculpture. Quant à la forme de la vidéo, j’aime essayer quelque chose qu’il me serait impossible de faire dans une performance en direct, et montrer le processus de fabrication ou l’histoire de ces corps mis à l’épreuve, qui échouent parfois.

S.I. : L’installation, avec l’agencement des éléments robotiques sur la table, raconte toute l’histoire des machines : comment elles sont fabriquées et de quoi elles sont faites. Les pièces exposées sont comme les organes du corps de la machine ; elles peuvent être lues comme des informations anatomiques qui leur sont propres. Cela peut être non seulement la préhistoire des machines, mais aussi leur avenir, une sorte de plan de secours.

G.J. : Comme dans la plupart de mes œuvres, la frontière entre le processus et le résultat n’est pas très nette. L’ensemble continuera d’être en construction, et j’aurai effectivement besoin d’utiliser les pièces et les outils disposés sur la table pour réparer ou remplacer les parties endommagées des robots pendant la préparation des performances en direct. En même temps, j’imagine que l’agencement des objets sur la table pourrait générer une narration indépendante des robots, comme une chorégraphie de l’ensemble. Au-delà d’un projet sculptural en perpétuel devenir, je pense que ce travail est aussi chorégraphique ; c’est également une forme de danse. L’idée de construire les fonctions corporelles des sculptures est née d’une imitation des mouvements humains, mais leurs mouvements révèlent précisément à quel point elles sont des machines.

S.I. : L’installation s’articule autour de deux environnements distincts : l’un dans lequel les visiteurs circulent parmi des fragments de mannequins, des pièces mécaniques et des éléments robotiques ; l’autre évoquant à la fois une salle de contrôle et un atelier. Quelle relation ces deux espaces instaurent-ils ?

G.J. : Dans la galerie de la Collection Lambert, je perçois l’espace comme divisé en deux sections: une première zone, visible immédiatement dès l’entrée, puis une seconde qui se découvre au-delà du tournant. J’imagine que les visiteurs rencontrent d’abord la sculpture avant de pénétrer dans le second espace, presque comme s’ils entraient dans une salle de contrôle. Les vidéos y montrent des moments de mise à l’épreuve des robots – leurs échecs répétés et leurs progrès graduels. C'est comme accéder au dossier privé, jamais partagé, de l’ordinateur personnel de quelqu’un. Au-delà de l’installation vidéo, il y a également un espace d’atelier où le développement peut se poursuivre. J’y travaillerai aussi à certains moments pendant l’exposition, en créant une version améliorée de l’une des sculptures – littéralement en cours de construction.

S.I. : Votre travail met en avant une relation extrêmement physique, presque intime, avec les machines – à travers des gestes de manipulation, d’assemblage, de réparation et d’activation. Plutôt que des futurs spéculatifs, ce qui émerge est un présent défini par la proximité et la dépendance. Comment décririez-vous votre relation aux machines avec lesquelles vous travaillez ?

G.J. : Au départ, je m’intéressais à l’idée de contrôler un objet à distance, ainsi qu’à la télécommande elle-même. Plus précisément, à la relation triangulaire entre une télécommande, l’objet contrôlé et la personne qui le contrôle. Je commence généralement par imaginer les mouvements potentiels que j’aimerais obtenir. Souvent, cela ne fonctionne pas comme je l’avais imaginé, et je dois modifier le plan. Mais cela devient alors bien plus intéressant de découvrir ce que les machines peuvent faire à partir de leur propre réalité physique, plutôt qu’à partir de la réalité hypothétique que j’avais projetée.

S.I. : Dans vos performances, le public assiste aux processus par lesquels l’œuvre est activée et transformée. Les frontières entre fabrication, maintenance et performance commencent à se brouiller. Qu’est-ce qui est en jeu, pour vous, dans le fait de rendre ces opérations visibles ? Cette visibilité modifie-t-elle le statut de l’œuvre, ou le rôle du spectateur ?

G.J. : Cela fait partie de l’histoire, plutôt qu’une forme d’exposition ou de dévoilement. Parfois, la performance – ou le résultat de la préparation – peut échouer. Au moins, je peux montrer que j’ai essayé.

→ Le murmure des libres, jusqu'au 20 septembre 2026 à la Collection Lambert, Avignon

Découvrez notre parcours d'art autour de Arles, Nîmes et Avignon