Plein Sud : Chaque année, vous créez la surprise à la Citadelle, avec des expositions très scénarisées, pensées comme des immersions enchantées, à la façon d’un théâtre. D’où vient cette tonalité et est-elle liée à votre première rencontre avec ce lieu ?
Camille Frasca : En effet, je connais La Citadelle depuis que je suis enfant, ayant grandi sur la Côte d’Azur. C’était pour moi une architecture impressionnante très liée à la mer et au paysage si méditerranéen, dans laquelle nous allions l’été en famille pour le cinéma en plein air. De nombreuses années plus tard, lorsque j’ai vu l’annonce pour le poste de direction du lieu et la refonte d’un projet culturel autour du monument historique, je me suis dit que les étoiles s’alignaient : je cherchais depuis peu un poste dans le sud, après onze années à Paris et une magnifique aventure professionnelle au Musée national Picasso.
P.S. : Vous êtes arrivés pour diriger La Citadelle il y a maintenant 4 ans, comment s’est construit votre projet pour ce lieu ?
C.F. : J’ai voulu de suite axer le projet autour de l’unicité du lieu : La Citadelle est un endroit exceptionnel à bien des égards. Elle est une forteresse du XVI° siècle, perché sur un éperon rocheux sur la mer, témoignage de l’Histoire des circulations marchandes, humaines et de pouvoir en Méditerranée. Elle est aussi un cœur de ville, située entre le village et son port. Elle est également un lieu de conservation des collections d’art de la ville, dont la richesse m’a impressionnée. Elle est enfin un véritable labyrinthe qui se prête très bien au dialogue avec la création contemporaine. Tous ces éléments ont fait émerger un projet qui s’affine encore aujourd’hui en étant à l’écoute aussi des besoins de notre temps : créer une véritable expérience pour le visiteur dans un monument qui connaît une transformation longue et ambitieuse.
P.S. : Jean-Baptiste Bernadet, Jeanne Supluglas, Emilija Skarnulyte, Ryan Schneider, Estrid Lutz… malgré des pratiques et univers différents, on peut percevoir un fil rouge à toutes ces expositions réalisées à La Citadelle : à chaque fois, les œuvres entretiennent un dialogue particulièrement sensoriel avec l’architecture des bâtiments, les jardins presque exotiques... Comment s’opèrent vos choix pour parfaire cette programmation in situ ?
C.F. : Je propose toujours aux artistes invités de venir longtemps à l’avance rencontrer cette architecture, comme on rencontre une personne. La beauté du site amène forcément les créateurs à s’immerger, à s’interroger, à se laisser porter. Leurs travaux s’en trouvent forcément et bienheureusement touchés, et c’est ce qui fait que les propositions sont particulières et étonnantes. La seule contrainte que je donne aux artistes que j’invite est celle-là : construisez le parcours en réfléchissant avec le lieu, dans une approche purement in situ.
P.S. : Il émane de toutes ces expositions montrées à La Citadelle une forme de poésie et de joie… Pour vous, l’art a t’il pour vocation à faire oublier la noirceur et la réalité parfois dure de la vie ?
C.F. : Personnellement, j’aime en effet beaucoup les propositions artistiques qui ont un rapport à la matière et aux couleurs, mais qui disent aussi beaucoup de nos sociétés. L’imaginaire et la poésie sont justement des vecteurs parfaits pour interroger la réalité, même dans ses aspects sombres. Je pense au travail de l’artiste française Jeanne Susplugas qui raconte justement nos anxiétés nombreuses face au dérèglement du monde, ou encore au travail de l’artiste lituanienne Emilija Skarnulyte qui produit des installations vidéo et sonores immersives et fantastiques pour parler de la crise écologique.
P.S. : Cette année, vous poussez plus loin l’exploration imaginaire avec Arne Quinze et Joana Vasconcelos, autour du rêve et du surréalisme. Comment avez-vous imaginé, avec Selcan Atilgan, Clare Lilley et les artistes, cette déambulation faite de rencontres aléatoires avec les œuvres ?
C.F. : La Citadelle est un lieu où il est plaisant de se perdre. J’ai proposé aux artistes d’investir des espaces très variés – jardins, cours, salles souterraines, ancienne chapelle – aux identités singulières, qui amène leurs œuvres à dialoguer avec le lieu. L’idée de rencontre aléatoire est intéressante car c’est, je crois, ce que nous avons voulu développer avec Selcan et Clare : présenter le travail de deux sommités de l’art contemporain, d’une manière inattendue, renouvelée par l’existence d’un bâtiment pluri-centenaire qui devient le partenaire principal du duo d’artistes.
P.S. : L’exposition fait également référence à la poésie de Cocteau, qui a laissé son empreinte dans la ville. De quelle manière son œuvre influence-t-elle ou imprègne-t-elle les artistes qui viennent en résidence à La Citadelle ?
C.F. : Il est enthousiasmant de voir que la figure de Jean Cocteau continue d’émouvoir et d’interpeller les créateurs contemporains. C’est un personnage important pour Villefranche-sur-Mer, et je pense que c’est son côté artiste total qui séduit les artistes invités : poète, écrivain, cinéaste, dessinateur, metteur en scène, d’une sensibilité hors-norme et complètement inclassable. Joana et Arne ont voulu lui rendre hommage à travers le titre onirique de l’exposition, l’affiche – qui est un clin d’œil au Testament d’Orphée – et le concept même du parcours de l’exposition, tel un passage fantasmagorique entre l’architecture et la mer.
P.S. : L’environnement naturel est omniprésent ici. Pouvez-vous revenir sur l’histoire de ce jardin et de ces pierres ?
C.F. : La Citadelle – qui représente 3 hectares de surface - a été construite à partir de 1557, alors que la zone géographique était sous contrôle du Saint-Empire germanique et que les raids se faisaient nombreux sur les rivages de la Méditerranée. Elle a été un des hauts lieux de défense du littoral pendant plusieurs siècles, et a été militarisée jusqu’à la fin des années 1950. Elle a ensuite été rachetée par la Ville et classée Monument Historique en 1968. Dès lors, de nombreux projets de réaménagement ont été évoqués pour finalement se concentrer sur la rénovation à la fin des années 1970 d’1 hectare et demi, qui ont permis d’installer plusieurs équipements culturels dont des salles dédiées aux collections de la ville, un théâtre de verdure, un auditorium, des bureaux administratifs et des jardins. Le microclimat presque tropical qui opère entre Villefranche et Menton a permis à la végétation de croître de manière assez incroyable dans plusieurs zones, qui constituent aujourd’hui un poumon vert au sein du bâtiment.
P.S. : Quand ouvriront le nouveau musée et qu’envisagerez-vous en termes de programmation à venir dans ces nouveaux bâtiments ?
N.G. : Aujourd’hui, La Citadelle est en centre d’art et un musée de France. Pour le moment, les visiteurs découvrent notre programmation d’art contemporain en dialogue avec le lieu, et bientôt, ils découvriront également un parcours dédié aux collections de la Ville, qui constituera le Musée de La Citadelle. Nous sommes sur le point de lancer l’appel d’offres pour désigner un architecte muséographe qui nous accompagnera dans la conception d’espaces dédiés. Nous prévoyons des sections dédiées aux artistes phares ayant fréquenté Villefranche comme le sculpteur Volti ou le groupe Fluxus avec La Cédille qui sourit, ainsi que des sections thématiques comme la peinture de paysage.
→ L’Absurde et le Rêve, Arne Quinze et Joana Vasconcelos, jusqu’au 31 octobre 2026 à La Citadelle – Centre d’art & Musée, Villefranche-sur-Mer.
→ Découvrez notre parcours d'art sur la Côte d'Azur, de Biot à Menton