Tisser les imaginaires à la Collection Thalie

À l’occasion l’exposition estivale « Tisser les imaginaires », présentée à la Collection Thalie à Arles, Nathalie Guiot, sa fondatrice et directrice, revient sur ses engagements autour des matériaux du territoire, des savoir-faire locaux et des nouvelles manières de produire avec le vivant.

Rebaptisée Collection Thalie en 2026, la Fondation Thalie, créée par Nathalie Guiot à Bruxelles, a glissé, en dix ans, du champ de l'art contemporain vers celui du design biosourcé et des matériaux vivants. Désormais, cette passionnée s’engage dans des projets d’art et design à la démarche environnementale et sociétale ancrés sur le territoire arlésien avec une résidence de production annuelle et un espace d'exposition au pied des arènes d’Arles. Dans une demeure entièrement réhabilitée au cœur d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle, elle invite non seulement des artistes et designers à repenser notre lien au vivant et aux territoires à travers une poétique de la matière et du geste, mais s’engage aussi sur l’urgence climatique. Entretien.

Portrait de Leo Orta © Marie Aynaud

Plein Sud : La Collection Thalie s'est constituée progressivement depuis 2008 autour des artistes femmes, des savoir-faire et des récits écologiques. Pouvez-vous nous en raconter la genèse ?

Nathalie Guiot : La collection est très liée à l’évolution des projets de la Fondation. Au fil des rencontres, les artistes m’ont amené à acquérir des pièces, ou bien faisaient un don à la Fondation. 2008 correspond en effet au moment où j’ai commencé à m’intéresser de près à la création artistique. En tant qu’ancienne journaliste et éditrice, puis en tant qu’auteur, j'avais déjà un pied dans l'art par le biais de l'écriture et de l'investigation. J’allais dans les foires, je rencontrais les artistes dans leurs ateliers, je m’interrogeais sur la manière dont on collectionne, comment le commanditaire crée des liens avec l'artiste et commissionne des pièces («Conversations artistes et collectionneurs », aux Presse du Réel)… Puis ce travail d’investigation s’est très rapidement accompagné d’un volet social. J’ai commencé à mener des projets hors les murs concentrés sur les femmes, la performance et la vidéo, pour en arriver finalement aujourd’hui à des projets portant sur des recherches autour des matériaux du territoire, de savoir-faire locaux et de nouvelles manières de produire avec le vivant.

P.S. : En mêlant tissage, broderie et marqueterie de paille, l’exposition « Tisser les imaginaires », présentée jusqu’au 31 juillet à Arles, instaure un dialogue fécond entre des œuvres contemporaines, la recherche en design biosourcé menée par le studio ALEOR CRAFT & BIODESIGN. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce studio, créé en 2025, et les activités de résidence de recherche et de production que le public peut découvrir dans un espace d'exposition à Arles l’été ?

N.G. : C’est un studio de création fondé sur le glanage, l'observation du territoire et les matériaux biosourcés qui sous-tend-il les projets de résidences autour des ressources naturelles et des savoir-faire locaux, comme celui mené avec l’artiste Leo Orta cet été. Avec ce nouveau studio de recherche, j'invite en effet des designers à produire des pièces qui se saisissent des enjeux d'épuisement des ressources. La vraie question c’est : comment réactiver des filières en local, comment travailler avec toutes les parties prenantes et continuer à concevoir un design beaucoup plus conscientisé sur ces questions écologiques ?

P.S. : Comment s’est opéré le choix de cet artiste pour cette résidence en Camargue ?

N.G. : Très simplement. Leo voulait venir en Camargue pour faire un travail autour de ces questions du vivant, en particulier sur l'osier, le rotin et la canne de Provence. Il est issu d’une famille très engagée sur l'écologie et a une grande pratique de sculpture. Lors de sa résidence, il a travaillé plus spécifiquement sur les vanniers, qui disparaissent à cause de la globalisation. Il est venu collecter, glaner, sourcer sur le territoire et il en a sorti des pièces qu'il a produit dans son atelier. Ses expérimentations l’ont amené à apprendre de nouvelles techniques de trempage et d'assemblage avec son équipe, et il en est sorti des pièces tels que des luminaires de table et de sol, et un très beau fauteuil manifeste que la Fondation va faire entrer dans sa collection.

The Woven Willow Chair, Leo Orta, Collection Thalie, Arles.

P.S. : Comment définissez-vous vos gouts artistiques ?

N.G. : On peut dire que je suis tout sauf conceptuelle, même si j'aime le conceptuel. Mais j'ai besoin d'une matérialité de texture, et de poésie. La plupart des pratiques artistiques qui m’attirent désormais sont celles où l’art sert de levier pour accéder à un monde meilleur et plus juste, comme par exemple le travail de Rosana Escobar ou de Sheila Hicks qui tissent des liens entre des communautés indigènes, ou celui de Catherine Boch, qui dénonce des scandales écologiques avec les boues rouges et ses cartographies, ou encore celui d’Adrien Vescovi (qui expose actuellement au Centre de la Vieille Charité à Marseille) avec la récupération de matières et de tissus existants pour redessiner des décors et des paysages…

P.S. : Vous avez dirigé plusieurs ouvrages consacrés aux enjeux environnementaux, notamment Créateurs face à l'urgence climatique (2023), issu d’un cycle de conversations réunissant artistes, scientifiques, designers et chercheurs… Comment les récits écologiques ont-ils trouvé leur place dans cet ensemble ?

N.G. : On ne peut pas dire que j'avais une stratégie dès le départ écrite sur un Power Excel. C'était beaucoup plus intuitif et organique, en lien avec les activités de la Fondation et les sollicitations diverses et variées liées à mes voyages, aux biennales, aux foires ou aux réseaux professionnels que j’ai découvert, comme Artagon ou POUSH... Au départ, la collection était beaucoup liée à la scène émergente. Puis j’ai essayé de consolider l'ensemble, en resserrant sur les scènes du sud global et toutes les pratiques collaboratives en lien avec la matière, les savoir-faire, la fibre.

P.S. : De quelle manière ces projets artistiques peuvent-ils impacter sur la réalité du territoire selon vous ?

N.G. : Déjà, c’est important de le dire pour les générations à venir, le regard de l'artiste sur l'artisanat et les traditions vernaculaires apporte une touche plus contemporaine à ces traditions oubliées. Ensuite, je crois vraiment qu’on peut réactiver des filières en local sur des petits volumes, des petites éditions, des petites quantités, comme le font par exemple les labels Veja ou le slip français. A mon niveau, avec cette fondation, l’idée est de faire des diagnostics et de développer des projets à petite échelle qui servent de base de réflexion pour produire en plus grand plus tard et même ailleurs. Je trouve intéressant que ces projets soient itinérants. Léo Orta va par exemple poursuivre cette recherche initiée à Arles au Portugal. 

P.S. : Imaginez-vous prolonger ce format dans les prochaines années avec d'autres créateurs invités ?

N.G. : C'est un format qui va se prolonger avec l’Inde l’année prochaine, où des artistes indiens ont eux aussi des problématiques environnementales. L’idée est de les faire dialoguer avec nos problématiques à Arles, autour de thématiques comme les jardins ou la filière laine, en collaboration avec les Ateliers de la Madeleine, qui sont basés ici.

Adrien Vescovi, Jour de lenteur, 2022, Collection Thalie, Arles.

P.S. : Qu'est-ce qui vous a convaincue que le design pouvait aujourd'hui devenir un véritable levier de transformation écologique, au même titre que l'art ?

N.G. : Je n’ai pas eu besoin d'être convaincue. Le design a un usage et un impact sur le réel, alors que les artistes, c'est plus un levier autour des récits, des imaginaires. Donc, j’ai trouvé que c’était intéressant, de combiner les deux, Et après, en parallèle, je me suis beaucoup impliquée dans le champ de l'entreprise, sur ces questions environnementales. Je me suis formée aussi sur la question de la sustainability. Et j'ai aussi eu la chance de pouvoir lancer une chaire éco-design avec les arts décoratifs et l'entreprise Decathlon. Et c'est comme ça qu'on a travaillé pendant trois ans sur ces questions de design et d'éco-conception.

P.S. : En quoi Arles vous a-t-elle poussé à vous engager sur ces questions d’expérimentations environnementales ?

N.G. : Arles est un laboratoire d'expérimentation très intéressant. Il y a à la fois, évidemment, tous ces vestiges romains extrêmement présents, mais il y a aussi un terreau de réflexion et d'expérimentation avec la Camargue et la biodiversité. Et puis, il y a surtout un sujet d'adaptation climatique de la ville. Arles est extrêmement minérale et la canicule est bien plus virulente qu’ailleurs. L’été, on y crève de chaud, on brûle ! Il y a donc urgence à trouver des solutions d’adaptation, surtout si l’on veut continuer à mener des projets culturels dans ces périodes d'été.

P.S. : Avez-vous réussi à créer des passerelles avec l'écosystème arlésien, notamment avec les Ateliers Luma qui travaillent sur ces questions depuis longtemps ?

N.G. : Ils sont sur ces sujets depuis 15 ans et travaillent à une autre échelle que la mienne ; Moi, j’ai rénové une maison du 18ème au pied des Arènes après l'avoir restaurée de A à Z avec les artisans locaux, mon sujet c'est l'artisanat, l'agriculture, le centre-ville, les commerçants, je fais des projets qui sont en dialogue avec le territoire et la région. Il faut qu'on ait envie de travailler ensemble et que l’on trouve une fluidité, malgré le fait que nous sommes des structures très différentes. Je l’espère pour l’avenir.

P.S. : Quelles solutions et actions peuvent être menées ? Vous êtes à l’initiative du groupe Citoyen Arles Action Climat, qui réunit désormais un certain nombre d’acteurs locaux. Quel est le but de cette coalition ?

N.G. : Je suis passionnée par mon projet de défendre la création contemporaine, mais sur le long terme, s'il n'y a pas des engagements sur ces questions écologiques, ça va être compliqué. Je ne suis pas la seule à le dire, on est même très nombreux, de la société civile, à vouloir passer concrètement à l’action. Nous avons donc créé une coalition d'acteurs privés de la culture et de la société civile pour réfléchir à un plan d'action autour de l'adaptation climatique qu’il est possible de faire avec la ville et avec les instances régionales. Ça commence par, tout simplement, des façades végétalisées, planter des arbres, réactiver des fontaines.

P.S. : En 2023, il y avait eu une résidence qui s'appelait Acclimatation, financée par la Ville, où des architectes, paysagistes, etc. avaient réfléchi à ces sujets. Qu’en est-il ?

N.G. : Le document comportait 50 pages de solutions. Des ombrières, des fontaines, des plantations, la réactivation du canal de Craponne… Mais aujourd’hui, elles ne sont toujours pas financées. Début juillet, il n’y avait pas d’eau dans la fontaine sur la Place de la République, à Arles, en pleine canicule. C’est à nous, de la société civile, d’initier et de mettre en place des solutions, sans quoi on va bruler.

P.S. : Quel est votre objectif avec la fondation Thalie, autour de ces questions dans les années à venir ?

N.G. : C'est de continuer à suivre les artistes, en sachant qu'aujourd'hui, ce qui m'intéresse, c'est aussi de développer des projets hors les murs à la fois en Europe, mais aussi à l'international. Je tisse des liens avec des biennales pour pouvoir faire des projets à l'international sur ces questions écologiques. La prochaine exposition sera une invitation en résidence en partenariat avec la Villa Swagatam, la résidence française à l’étranger en Inde.

Tisser les imaginaires, jusqu’au 31 juillet à la Collection Thalie, Arles. Visites commentées sur réservation les mercredis et samedis. (durée 30-40 minutes).

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