Absolue de rose. Le titre s'est imposé naturellement à Virginie Barré pour son exposition à l'Espace de l'Art Concret, à Mouans-Sartoux, qui emprunte au vocabulaire de la parfumerie : l'« absolue » désigne l'extrait le plus concentré d'une fleur, en écho à la rose de mai cultivée dans la région de Grasse. « J'ai été assez séduite en découvrant l'histoire de Mouans-Sartoux et de ses alentours, notamment celle du parfum », explique l’artiste à propos de la couleur rose, qui traverse aussi bien la scénographie que les œuvres. Mais ce titre annonce aussi une nouvelle tonalité dans son travail. « C'est une couleur encore très genrée, au féminin. Je suis dans une période de ma vie où j'aime embrasser ce genre de notion, la souligner mais aussi m'en amuser. » Décliné dans une infinité de nuances, le rose enveloppe sculptures, costumes, objets et dessins d'une douceur assumée.
Virginie Barré s'est fait connaître au début des années 2000 avec une œuvre sculpturale qui s'est progressivement déployée dans l'espace, prenant la forme d'installations, de films, de costumes et de sculptures. Personnage fantasque à l'univers singulier, elle imagine alors des figures que l'on croirait échappées d'un film de science-fiction, d'un conte fantastique ou d'un récit marin.
Le costume occupe depuis longtemps une place essentielle dans son travail. Robes, tabliers, chaussons d'atelier ou foulards ne sont jamais de simples accessoires. Ils sont pensés comme des objets susceptibles d'être activés, portés ou mis en scène. Les vêtements d'atelier qu'elle présente à Mouans-Sartoux relèvent presque du talisman. « Ceux que je m'invente pour l'atelier ont des vertus, des possibilités magiques », dit-elle.
Cette dimension de la magie traverse d'ailleurs toute son œuvre. Ses premiers personnages semblaient déjà appartenir à un autre monde. « Beaucoup d'entre eux peuvent apparaître comme fantomatiques, ou venus d'un autre monde. Des êtres dans des états de transition, parfois endormis, parfois morts, ou hésitant entre les deux. Cela m'a beaucoup occupée pendant les années 2000. » Avec Odette Spirit (2014), un basculement s'opère. « C'est le début d'une nouvelle dimension, moins sombre, et aussi le moment où la mer apparaît de façon littérale dans mon travail, comme élément de décor et de transformation. »
Au fil des films et des histoires qu'elle invente, la mer devient un territoire de passage. « Ce n'est pas un lieu où l'on disparaît. On glisse dans l'eau. C'est l'endroit de la disparition pour moi, mais aussi un endroit où l'on se transforme et dont on peut revenir. » Déjà, Virginie Barré s'amuse à faire dialoguer les formes et les mots : dans Odette Spirit, la lettre « O », initiale du prénom de son héroïne, devient un motif récurrent qui annonce le cercle, une figure appelée à devenir l'un des motifs les plus récurrents de son travail. Colliers, couronnes, bouées, sphères ou lampions déclinent cette même forme ronde que l'artiste dit trouver « assez parfaite et rassurante ». En variant ses dimensions, ses couleurs ou ses matières, elle y voit une manière de « nous faire un peu décoller du réel ». Une figure simple, omniprésente dans son œuvre, qui puise autant dans les objets du quotidien que dans l'univers balnéaire.
Les mannequins qui apparaissent dans ses récentes expositions prolongent cette recherche. Plus souples que les figures résinées de ses débuts, ils renouent avec un souvenir d'enfance : une grande poupée de chiffon réalisée avec sa mère, à sa propre taille. Ils témoignent aussi de l'influence des nombreuses artistes qui travaillent aujourd'hui le textile. Cette souplesse nouvelle accompagne une évolution plus profonde de son œuvre, désormais moins tournée vers l'inquiétante étrangeté que vers le mouvement, la douceur et la métamorphose.
Les foulards présentés dans l'exposition participent de cette même logique. À la fois dessins, objets et vêtements, ils incarnent cette volonté de créer des œuvres « activables », capables de passer d'un usage à un autre. « Ils s'accrochent comme un dessin, mais ils peuvent aussi se porter sur le corps. Ce double statut m'intéresse. » Conçus au départ comme des prototypes pour la comédie musicale sur laquelle elle travaille depuis plusieurs années, ils sont peu à peu devenus « une sorte de famille » d'œuvres autonomes.
Cette future comédie musicale se déroulera entre deux plages. « C'est une histoire qui commence sur une plage et qui se termine sur cette même plage, mais les protagonistes vont se retrouver sur une autre plage, bien plus étrange, plus surréelle. Une sorte d'arrière-monde où tout semble fonctionner à peu près comme notre monde actuel, mais pas totalement. La traversée de la mer va modifier leur destin. »
Après avoir exposé dans de nombreuses institutions françaises, elle choisit de revenir vivre à Douarnenez dans le Finistère, sa région natale. Depuis une dizaine d'années, la mer s'est peu à peu imposée comme le paysage fondateur de son imaginaire. « C'est la chance que j'estime avoir de vivre avec la mer sous les yeux. Elle s'inscrit naturellement dans les histoires que j'invente. » Elle n'est pas seulement un décor mais un véritable matériau de création. Bouées, costumes de plage, chaussures, parasols, serviettes, paddles, kayaks ou combinaisons de surf deviennent autant d'objets à réinventer. « C'est très jubilatoire de me saisir de tout ce vocabulaire et de me l'approprier. » Son envie est désormais de faire cohabiter « les différents peuples de la plage » — surfeurs, paddlers, détecteurs de métaux ou vacanciers — en réinventant leurs costumes et leurs rituels.
Cette fascination pour la plage rejoint peu à peu une autre dimension de son travail : l'enfance. Les personnages de sa comédie musicale « ne sont pas très matures », reconnaît-elle en souriant. « J'aime bien l'idée d'avoir à la fois huit ans, treize ans, dix-huit ans ou cinquante ans dans une même journée. » Plus qu'une régression, cette enfance retrouvée est un état de disponibilité au monde. « C'est un plaisir de se laisser porter, de se laisser aller à avoir huit ans. On peut croire à la magie, croire à tout, jouer à mourir et à renaître. »
Les figures inquiétantes de ses débuts n'ont pas disparu. Elles ont simplement changé de visage. Avec le temps, Virginie Barré est passée d'un imaginaire de la disparition à un imaginaire de la transformation. Ses sculptures, ses films, ses costumes et ses objets continuent d'explorer les seuils entre le réel et la fiction, mais ils le font désormais avec une douceur assumée, où la magie, le jeu et la poésie prennent le pas sur l'inquiétude.
Absolue de rose a été surtout l'occasion pour Virginie Barré d'engager un dialogue avec plusieurs femmes de la collection de l'Espace de l'Art Concret : Sonia Delaunay, Marcelle Cahn ou Meret Oppenheim… l’artiste s'est intéressée autant à leurs créations qu'à leurs trajectoires. « La question du quotidien, de la vie, de voir comment l'art et la vie sont intriqués, c'est quelque chose qui m'intéresse particulièrement. » Les aquarelles inspirées des costumes de Sonia Delaunay ou les nouveaux personnages qui peuplent l'exposition prolongent ainsi cette conversation silencieuse entre générations.
→ Absolue de rose, Virginie Barré, jusqu'au 12 novembre 2026 à l'Espace de l'Art Concret, Mouans-Sartoux
→ Découvrez notre road trip artistique sur la French Riviera et l'arrière-pays niçois